Quel sens Platon donne-t-il au terme 'contraire'?
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Voici le tout premier essai que j’ai eu à écrire. Point 0 de l’écriture, pour référence.
Problématique et ressources
Cet essai cherchera à répondre à la question suivante « Quel sens Platon donne-t-il au terme « contraire » ? ». Pour ce faire, nous étudierons un extrait du « Phédon » (69 c – 72 e) de Platon ainsi qu’une analyse d’un autre passage de ce même texte, rédigée par F. C. White, intitulée « The compresence of opposites in Phaedo 102 ».
Introduction
La question peut sembler futile, mais quand vous découvrez pour la première fois le monde de la logique (philosophique comme mathématique d’ailleurs) avec ses réflexes méthodologiques et théories appliquées, il est une notion qui est sûr de vous surprendre, au moins de vous intriguer : celle de la négation. Comment faut-il la percevoir ? Prenons pour exemple la phrase « Jean est grand », que nous essaierons de passer en sa forme négative. Dans un usage courant, langagier, sa négation sera « Jean est petit ». Mais d’un point de vue formel, c’est dire plus qu’on ne le pense, car en logique classique, la négation de « Jean est grand » sera en réalité « il n’est pas le cas que Jean est grand ». Et pourquoi faire la différence ? Simplement car dans le premier cas, on suppose à la fois une exclusion mutuelle de « grand » et « petit », tout en sous entendant la complémentarité de ces deux propriétés. On peut facilement visualiser cela avec un spectre, une ligne partant de « moyen » dans les deux directions jusqu’à l’infini, passant par « grand » et « petit ».
Dans une telle situation, on entend la négation comme mathématique : le contraire de 1 est -1, de 2, -2, etc. Alors, le contraire de « grand » est « petit », de « très grand », « très petit ». Or en logique, ce n’est pas ce qu’on cherche à dire. Dire de Jean qu’il n’est pas grand revient à dire qu’il n’en a pas la propriété, sans chercher à combler cette dernière par une autre. « Il n’est pas le cas que Jean est grand » et « Jean est petit » sont donc deux phrases aux caractères propositionnels différents. Et si cette distinction est la source de difficultés chez de nombreuses personnes, au risque de paraître blasphématoire, il est intéressant de se pencher sur la compréhension qu’ont pu en avoir de grands penseurs qui ont marqué leur époque comme la nôtre. Aujourd’hui, Platon, plus particulièrement dans les « Arguments tirés de la nature de l’âme » du « Phédon ».
Contextualisation
En premier lieu, replaçons l’extrait dans son contexte. Platon met en scène une discussion entre Socrates et Cébès, au moment de la condamnation à mort de ce premier, sur la nature de l’âme et plus précisément sa possible immortalité, que Platon cherche à défendre. Cette problématique, qu’on peut résumer à « l’âme séparée du corps existe-t-elle encore ? » transparaît à la fois dans le titre de l’extrait (« le problème de la survivance de l’âme »), mais également dans le texte lui-même, comme par exemple dans les phrases : « ce que tu dis de l’âme suscite une grande incrédulité chez les hommes : peut-être doit-on craindre, pensent-ils, que l’âme, une fois séparée du corps, n’existe plus nulle part, et qu’elle soit détruite, et ne périsse, le jour où meurt l’homme » (Phédon, p.24, 69c-70a) ou « les âmes des morts sont-elles dans l’Hadès, ou n’y sont-elles pas ? » (Phédon, p.25, 70c). Platon répond à cette question par l’affirmative à travers la bouche de Socrates en employant l’argument suivant :
D’abord, il cherche à prouver l’existence d’un « mouvement générateur » de la mort à la vie. À noter que par « mouvement générateur », ou de génération, il entend l’engendrement d’une chose par une autre, dans ce cas précis, la vie qui engendre la mort et la mort qui engendrerait la vie.
- (p 1.1) , où R signifie « _ engendre _ » et C « _ est le contraire de _ », soit toute chose ayant un contraire est engendrée par celui-ci, et l’engendre en retour également.
- (p 1.2) , où m est la mort et v la vie, soit la mort est le contraire de la vie
- (c 1.1) , soit il existe un mouvement de la mort à la vie et de la vie à la mort1
Puis, usant de cette première conclusion, il en déduit
- (p 2.1) S’il est possible pour une âme de passer de la mort à la vie, alors cette dernière ne peut disparaître lors de la mort.
- (p 2.2 = c1.1) Il existe un mouvement de la mort à la vie et de la vie à la mort
- (c 2.1) Alors les âmes ne disparaissent pas à la mort.
Et ainsi se termine l’argument principal, mais vous aurez sûrement remarqué que ce dernier dépend dans son entièreté des prémisses p 1.1 et p 1.2, précisément celles dans lesquelles Platon introduit la notion de contraires (et donc de négation). Cela réaffirme alors l’importance de la définition de ce terme, qui occupe une place prépondérante dans la cohésion de la thèse défendue dans l’extrait. Sans une compréhension précise de ce qu’est un contraire, l’argument général ne peut être tenu pour correct. Avant de proprement commencer, voici, brièvement, une petite explication d’un des termes principaux que nous emploierons. Une propriété est une caractéristique d’un objet. C’est l’adjectif du nom. Cependant, cette analogie a ses limites, en effet, rien ne nous empêche d’étudier une propriété comme un objet, et ainsi d’en étudier les propriétés. Cette récursion nous sera utile plus tard dans l’analyse, mais il est préférable de la garder en tête dès le début.
Analyse I : la nature des contraires, position numérique
Cette précision étant faite, nous allons maintenant resserrer l’étreinte et nous concentrer sur les prémisses susmentionnées. La première chose à faire serait alors, en bon réflexe méthodologique, de regarder quelles phrases du texte en portent le sens. Observons les phrases « les contraires ne naissent de rien d’autre que leurs contraires, dans tous les cas où une chose se trouve avoir son contraire » (Phédon, p.25, 70d-e) et « tous les couples de contraires, étant constitués de deux éléments, connaissent un double mouvement de génération : l’un qui va d’un des contraires à son opposé, l’autre, qui va du second au premier » (Phédon, p.26, 71a¬ b). Nous pouvons déduire plusieurs choses de ces extraits.
- Il y a des cas où les « choses » ont un contraire, ce qui laisse également sous-entendre qu’il y a des cas où les « choses » n’en ont pas
- Les contraires fonctionnent par couples
- Le contraire d’une chose est synonyme de « son opposé »
Pour revenir aux conceptions présentées dans le début de ce texte, Platon semble par ces éléments adhérer à une théorie « numérique » de la négation plutôt qu’à sa formalisation logique, ce qu’on peut comprendre par le raisonnement par l’absurde suivant :
- (p 3.1) Le contraire d’une chose est l’absence de cette chose (formalisation logique)
- (p 3.2) Il existe des choses qui n’ont pas de contraire (hypothèse de Platon)
- (p 3.3) Soit x une chose quelconque
- (c 3.1) Par p 3.1 et p 3.3, le contraire de x est l’absence de x
- (c 3.2) Par c 3.1 et p 3.3, toute chose x quelconque a un contraire, ce qui est contradictoire avec p 3.2, donc p 3.2 est incompatible avec p 3.12
Or, la conception numérique de la négation permet justement d’expliquer ces choses sans contraires. Revenons au premier schéma présenté, comment pourrions-nous définir le contraire numérique de « moyen » ? Ou plus généralement des concepts centraux de tous les spectres imaginables ? La tâche semble impossible, et c’est peut-être la raison de la précaution de Platon quant à la possibilité de termes sans contraires. Notons quand même qu’on peut défendre que « moyen » soit son propre contraire, mais cela serait-il contradictoire ? Peut-être que vous aurez noté la mise entre guillemets du terme « chose ». La raison est simple, nous n’avons pas encore déterminé ce à quoi la théorie des contraires de Platon s’applique. Revenons alors au texte :
« […] par exemple, le beau est, je crois, le contraire du laid, le juste de l’injuste, et il y a des milliers de cas de ce genre. Voilà donc le problème : est-ce que, nécessairement, dans tous les cas où il existe un contraire, ce contraire ne nait absolument de rien d’autre que de son contraire ? Par exemple, quand une chose devient plus grande, n’est-il pas nécessaire que, de plus petite qu’elle était avant, elle devienne ensuite plus grande ? – Oui. – N’est-il pas vrai aussi que, si elle devient plus petite, c’est après avoir été auparavant plus grande qu’elle deviendra plus petite ? – C’est bien cela, dit-il – Et c’est naturellement du plus fort que naît le plus faible, et du plus lent que naît le plus rapide. – Bien sûr. – Quoi encore ? Si une chose devient pire, n’était-elle pas d’abord meilleure ? Si elle devient juste, n’était-elle pas injuste ? » (Phédon, p.25-26, 70e-71a)
Platon présente dans l’extrait toute une liste de couples contraires. Beau et laid, juste et injuste, grand et petit, fort et faible, lent et rapide, meilleure et pire. Et il est intéressant de noter deux caractéristiques de toutes ces choses considérées :
- Platon considère avant tout les contraires de propriétés, il n’est pas ici question de chercher les contraires de choses physiques ou évènements.
- Ces propriétés sont, pour la plupart, comparatives (avec le couple juste et injuste faisant possiblement office de seule exception), à savoir qu’elles nécessitent de mesurer plusieurs choses entre elles pour être évaluées.
Analyse II : la théorie des Formes
Afin de comprendre pourquoi cette sélection est faite, nous allons nous référer au texte « The compresence of opposites in Phaedo 102 » de F. C. White, qui nous livre l’analyse éclairante d’un chapitre ultérieure au nôtre, questionnant néanmoins les mêmes principes. White nous dit :
« Si nous regardons 95 e, nous nous rappellerons que Socrates cherche à démontrer non seulement que l’âme est forte et divine : elle est immortelle et indestructible. Mais, il dit, pour cela, qu’il lui faut faire une enquête approfondie sur l’explication de pourquoi les choses viennent au monde et comment elles périssent. […] Après avoir dit pour quelles raisons il a cessé de rechercher des explications en termes de choses physiques ou évènements (96 a - 97 b), et pourquoi il a abandonné la tentative d’expliquer les choses en les termes de qu’est-ce qui serait bon, mieux, etc. (97 b – 99c), Socrates se tourne finalement vers son hypothèse et sa propre compréhension de pourquoi les choses viennent à être, périssent, ou sont (99c – 102 a). Les principaux tenants de cette considération sont :
- Il existe des Formes – une beauté-même par elle-même, un bien-même, une grandeur-même, et tout le reste.
- Tout le reste qui serait beau, la beauté exceptée […] est beau parce qu’il partage une part de cette beauté […], par la présence de ou communion […] avec cette beauté – ou quelle que soit la relation qui a lieu entre la beauté et ses particuliers. » (The compresence of opposites in Phaedo 102, p.303-304, ma traduction)
Si cet extrait nous intéresse, c’est pour plusieurs raisons : premièrement, on note que le but de Platon reste le même à travers ces deux chapitres du Phédon. Deuxièmement, Platon utilise une autre terminologie que celle que nous avons employée jusqu’alors : il préfèrera « particulier » à « objet » et, plus important encore, il distinguera les « propriétés » des « Formes », qu’il faut comprendre comme « les Idées en tant qu’elles sont éternelles et immuables. N’appartenant pas au monde sensible, les Formes sont dites « intelligibles ». » (Forme, Philomag). C’est le concept-même de la beauté dont il est question. Troisièmement, enfin, Platon explique les caractéristiques comparatives de particuliers par leur possession ou relation a minima avec une part de la Forme en question. En d’autres termes, « [pour] Socrates, il est évident que l’explication, ou explication partielle, qu’une chose possède une propriété comparative est sa possession préalable de la propriété positive correspondante. » (The compresence of opposites in Phaedo 102, p.303-304, ma traduction)
Alors, quelles répercussions peut bien avoir cette compréhension des propriétés comparatives sur la définition des contraires ? Reprenons l’exemple présenté en introduction, « Jean est grand ». Nous avons vu dans les paragraphes précédents que Platon défendait une vision qu’on peut considérer comme numérique de la négation. « Jean est grand » aurait donc pour contraire « Jean est petit », deux phrases qui semblent incompatibles. En effet, nous venons de les poser comme contraires. Cependant, sont-elles mutuellement exclusives ? Selon la définition de Platon, pour qu’un particulier soit grand, il lui faut partager une part de la Forme correspondante, et il en va de même pour être petit. Complexifions l’exemple : « Jean est plus petit que Marc » et « Jean est plus grand que Daniel ». Alors, selon Platon, Jean, par la première phrase, partage la Forme de petitesse, et, par la deuxième, partage la Forme de grandeur. Or, les propriétés d’un particulier sont définies par les parts de Forme qu’ils possèdent. Ainsi, Jean est à la fois grand, et à la fois petit, car possédant une part de ces deux Formes, et donc les propriétés correspondantes. Et là, cette situation contrintuitive nous saute aux yeux. Grand serait le contraire de petit, mais un particulier pourrait être à la fois grand et petit simultanément. White le présente comme suit :
« 2. 102 b 3-6 : Socrates dit maintenant […] « Si cela est comme tu dis que les choses sont, alors quand tu dis que Simmias est plus grand que Socrates, mais plus petit que Phédon, tu veux dire, n’est-ce pas, qu’il y a les deux choses dans Simmias : grandeur et petitesse ? » La réponse est : oui. […] (ii) Si nous demandons pourquoi il est pensé suivre de la théorie des Formes que si Simmias est dit plus grand que Socrates et plus petit que Phédon, alors la grandeur et la petitesse sont en lui, le contour de la réponse n’est pas difficile à donner. Car Socrates, en mettant en avant sa théorie, s’est démené, nous l’avons vu, pour expliquer […] que si une chose est plus grande qu’une autre, c’est à cause de la grandeur ; et le même type d’explication pour les choses plus petites. Mais si le contour est évident, les détails le sont moins. Car est matière à débat la question de comment nous sommes censés prendre la « grandeur » (et « petitesse ») dites comme étant « dans » Simmias. […] Mais, quelle que soit la compréhension correcte, il semble irréfutable à la fois de l’exposition de Socrates de la théorie des Formes et de ce qu’il dit à nouveau ici, que si Simmias (ou tout autre particulier) est dit plus grand qu’un second et plus petit qu’un troisième, c’est parce qu’il y a comprésence de contraires en lui, grandeur et petitesse. » (The compresence of opposites in Phaedo 102, p.303-304, ma traduction)
La coexistence, ou comprésence, de ces propriétés contraires souligne alors une des singularités de la conception de la négation chez Platon, prenant de la distance par rapport à la compréhension numérique instinctive, généralement exclusive.
Pour aller plus loin : comparatisme et mouvements de génération
Cependant, pourrions-nous pousser la réflexion ? Et si les propriétés, même positives, de chaque particulier passaient en réalité par cette évaluation comparative, avant d’être réduite à la part de sa Forme ? Il est tout à fait possible que cela ait été la pensée de Platon. White semble également aller dans ce sens le long de son analyse :
« Mais sûrement qu’aucun degré non usuel de sympathie n’est requis de nous pour comprendre pourquoi cela devrait sembler évident. Car si, pour prendre un exemple, un morceau de papier peint est plus rouge qu’un autre, les fondations de ce fait sont les propriétés de rougeur que chaque morceau de papier peint possède, indépendamment et à un degré précis. » (The compresence of opposites in Phaedo 102, p.304, ma traduction)
Et si cela peut s’appliquer à la couleur aussi, pourquoi pas à encore d’autres propriétés ? En effet, nous avons quelques paragraphes plus haut mentionné le couple « juste / injuste », à propos duquel Platon, pour rappel, dit ceci : « Si [une chose] devient juste, n’était-elle pas injuste ? » (Phédon, p.26, 71a). La propriété de justesse, que nous pourrions instinctivement considérer comme absolue, ou positive, n’existerait en réalité que grâce à la possible existence de sa propriété d’injustesse, c’est-à-dire comparativement. Cela-même rejoint l’idée centrale du « double mouvement de génération », point majeure de la discussion de ce texte. Cette question sort néanmoins du cadre prévu de cet essai, mais elle mériterait d’être étudiée plus en profondeur.
Analyse III : après les propriétés
Nous noterons cependant que les propriétés ne sont pas les seules choses que Platon considère comme pouvant avoir un contraire. Il dit ceci :
« Etant donné une chose plus grande et une plus petite, entre les deux n’y a-t-il pas accroissement et diminution, ce qui nous fait dire de l’une qu’elle s’accroît et de l’autre qu’elle diminue ? – Oui, dit-il. – De la même façon, la décomposition et la composition, le refroidissement et l’échauffement, et toutes les oppositions de ce genre, même si parfois nous ne leur donnons pas de nom, n’en seront pas moins soumises à cette même nécessité, et de s’engendrer mutuellement, et de comporter, d’un terme à l’autre, un mouvement de génération. » (Phédon, p.26, 71b).
S’il est clair dans ce passage que Platon parle de l’accroissement et des autres exemples comme des mouvement de génération entre deux termes (pour l’accroissement, ce serait passer de « petit » à « grand »), nous nous devons de remarquer qu’il propose également de voir ces mêmes couples comme des contraires, en opposant l’accroissement et la diminution, la décomposition et la composition, etc. En effet, nous avions abouti à la synonymie chez Platon entre « contraires » et « opposés ». Il serait donc bien malhonnête de réduire la conception des contraires de Platon aux propriétés, alors qu’elle s’applique également aux relations-mêmes entre ces dernières. Et la preuve la plus flagrante se retrouve à l’origine de la prémisse 1.2, car si Platon oppose la mort et la vie, il oppose également le fait de « vivre » et d’« être mort », qu’on peut raisonnablement considérer comme des mouvements de générations, l’un de la mort à la vie (selon l’immortalité de l’âme que Platon chercher ici à défendre), et l’autre de la vie à la mort, chose qu’on peut le voir dans la phrase « Eh bien, reprit Socrate, « vivre » n’a-t-il pas un contraire, comme « être éveillé » a pour contraire « être endormi » ? – C’est tout à fait certain, dit-il. – Et quel est ce contraire ? – C’est, dit-il, « être mort ». » (Phédon, p.26, 71c).
Pour faire un parallèle mathématique, le temps de quitter la logique philosophique un instant, nous pourrions représenter un mouvement de génération quelconque par une fonction, appelons-la M, qui prendrait une propriété pour en générer le contraire. Rien ne nous empêche de définir la fonction M’, qui prendrait elle-même la fonction M pour en donner le contraire. Et ainsi de suite, M’’, M’’’, etc. Cette stratification de la relation des contraires chez Platon est donc un élément important de son argumentaire, mais c’est aussi l’introduction d’une récursion infinie, qui pourrait poser problème à la théorie dans l’ensemble. En effet, si les mouvements de générations sont un procédé comparatif de Formes, comme vu dans le chapitre Analyse II, alors cela signifie que pour que M’ soit un mouvement de génération, elle doit se référer aux Formes de M et leurs contraires, suggérant ainsi l’existence de Formes des mouvements de générations. Or, si l’on est capable de générer un nombre infini de mouvements par récursion, cela ne nécessiterait-il pas un nombre de Formes lui-même infini ? Rappelons que, comme expliqué au début de ce texte, Platon n’impose pas la nécessité qu’une chose ait un contraire, ce qui, potentiellement, briserait la boucle. Mais cette question-là aussi sort du cadre de cet essai, bien qu’elle mérite d’être posée.
Conclusion
Pour résumer, la compréhension de Platon des contraires peut nous sembler contradictoire, mais elle témoigne de l’importance de sa théorie des Formes dans sa conception du monde, ainsi que de l’aspect non-absolu de notre logique contemporaine. En effet, elle repose à la fois sur une idée de négation numérique (« petit » est le contraire de « grand », et non pas « pas grand »), plus instinctive que formelle, tout en instaurant cette notion de comprésence des contraires, permettant à des opposés d’exister simultanément chez un objet, et ce grâce à la perception de Platon des propriétés comparatives comme les relations entre les propriétés positives ou Formes de plusieurs individus. Enfin, Platon traite aussi les relations-mêmes entre ces contraires comme pouvant avoir une négation, démontrant la modularité de ses théories. Comme dernier mot, il faut admettre que ce papier n’aura pas permis une définition aussi claire qu’espérée de ce qu’est un contraire chez Platon, mais il aura peut-être démontré la méthode par laquelle ils sont créés, quelques différences entre la philosophie antique et contemporaine, ainsi que la cohésion des théories d’un des penseurs occidentaux les plus importants.
Bibliographie
- Platon, “Phédon”, édition du cours
- White, F. C. “The Compresence of Opposites in Phaedo 102.” The Classical Quarterly, vol. 27, no. 2, 1977, pp. 303–11. JSTOR, http://[www.jstor.org/stable/638425.](http://www.jstor.org/stable/638425. Consulté le 19 May 2023.
- Philosophie magazine, “Forme”, https://[www.philomag.com/lexique/forme.](https://www.philomag.com/lexique/forme. Consulté le 22.05.2023,
Footnotes
-
L’argument lui-même ne sera pas questionné ici, seul ses prémisses le seront. ↩
-
Il est important de noter que cet argument repose sur une dualité entre les deux doctrines présentées dans l’introduction, paradoxalement les instaurant elles-mêmes comme des contraires. Cette dualité reste à débattre et sera nuancée plus loin dans le texte, mais elle permet pour l’instant un argument digeste et, avec un peu de chance, clair. ↩