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Alexandre Freiburghaus Mazuir

Chronique radio chez Fréquence Banane.

Aux armes citoyens ! Ils nous envahissent ! Je parle bien sûr de ces anglicismes, qui tels un cheval de Troie en la langue française, parasitent nos murs et s’attaquent à nos enfants, eux qui dès le berceau sont déviés, emportés loin du droit chemin de la langue de Molière et finissent par apprendre des mots – étrangers. Vous vous en rendez compte ? Mais n’ayez crainte ! Car une bande d’irrésistibles gaulois résiste encore et toujours aux envahisseurs : j’ai nommé l’Académie Française, dernier rempart de notre beau parlé. Ou simplement des beaux parleurs ?

C’est quoi l’Académie Française ?

Excellente question ! Si naturelle qu’on dirait que c’est moi qui l’ai écrite. Je vais vous en faire un bref portrait, avec beaucoup de détails sur lesquels on reviendra individuellement. L’Académie Française est une institution publique - eh bien française - vouée à la préservation de la langue et de son « bon usage ». C’est un organisme vieux comme le monde car fondé en 1634 par le cardinal Richelieu, alors sous les ordres du roi Louis 13. Elle regroupe 35 membres, dont 6 femmes, appelés Académiciens ou « immortels » car eux aussi vieux comme le monde mais surtout parce qu’une fois qu’on rentre dans l’Académie, on ne peut en sortir qu’en clamsant. C’est une élection à vie et une indemnité à perpétuité, votée par les académiciens eux-mêmes qui peuvent choisir ou non leurs futurs copains dans une liste de candidatures. Parmi ces membres, on retrouve un panel varié de professions : écrivains et philosophes, biologistes et médecins, journalistes et historiens, avocats, fonctionnaires, hommes d’église, diplomates et anciens politiques. Vous noterez d’ailleurs l’absence remarquée de linguistes.

Ça fait beaucoup de chose à garder à l’esprit ! Mais c’est quoi leur travail ? et est-ce qu’ils le font bien ?

Ça dépend duquel on parle. Si par là on veut dire la tâche officielle, alors le bilan est peu flatteur. C’est par la rédaction d’un dictionnaire que cette institution cherche à restreindre l’usage du français à sa forme la plus pure, le fameux Dictionnaire de l’Académie, dont la 9e édition est en cours d’écriture depuis 1935 ; on voit qu’ils prennent leur temps, ce qui coûte beaucoup au contribuable. Pour être plus précis, la cour des comptes a révélé en 2017 que l’indemnité de base moyenne d’un académicien est de 5250 euros par mois, ce qu’il faudra donc multiplier par 35. À noter que, sur le site de l’académie, il est écrit que « Les éditions successives du Dictionnaire, par les modifications qu’elles apportent, achèvent de façonner la langue telle que nous la connaissons aujourd’hui. » Mais rien n’est moins sûr. En effet, le terme « achever » sous-entend clairement un état définitif de la langue, qui va parfaitement dans le sens du conservatisme linguistique qu’on peut retrouver chez certains immortels. Sauf que, y a un couic, intéressez-vous 2 heures (même de loin) à l’histoire de la langue française et à la linguistique en général, et vous remarquerez l’absurdité de chercher à mettre une finalité à l’évolution d’une langue qui ne cessera jamais de changer. Et c’est là l’un des points majeurs qui différencient l’Académie de n’importe quel institut linguistique : la première prescrit, le deuxième décrit, ce qui questionne déjà et la légitimité et l’utilité de cette institution. Car peu de gens parlent comme des académiciens, soit le français qu’ils cherchent à maintenir en vie. Et ça, on le voit parfaitement bien dans la rubrique « dire / ne pas dire » de leur site, qui vise à corriger des utilisations banalisées perçues comme fautives. Si un mot rentre dans le dictionnaire de l’Académie, ce n’est pas son usage courant qui y est attesté, mais un choix des académiciens parfaitement arbitraire.

Comme par exemple avec la guerre aux anglicismes ?

Mais décidément on pense pareil, c’est fou ! En effet, les dernières chasses aux sorcières des anglicismes montrent bien le prescriptif presque ridicule qui règne dans cette sphère. Voilà un petit florilège issu du site de l’académie, de mots anglais à excommunier et de leur remplaçant à préférer : ne dites pas un « sticker », mais une « vignette autocollante », ne dites pas « millénial » mais « enfant du numérique », ne dites pas « natif » mais « aborigène » ou « indigène », et comment oublier l’expression qui fait rage chez les jeunes « envie de chiller », qu’il faudra remplacer par « envie de se mettre à l’aise ». Allez, quelques derniers pour la route mais bref vous avez compris : un running gag deviendra « un effet comique récurrent », bankable sera « qui constitue une valeur sûre », streamer laissera sa place à « joueur en direct », et enfin pour finir les followers se transformeront en vos fameux « acolytes des illustres ». On remarquera que toutes ces traductions peinent à évoquer avec simplicité la même idée que leur contrepartie anglophone, voire qu’elles ne décrivent tout simplement pas la même chose. Dire qu’un streamer se résume à quelqu’un qui joue à des jeux vidéo montre l’incompréhension de l’Académie face à certaines modernités, ce qui transparait aussi dans la critique datée du mot « natif ». Et la raison est évidente : ce sont des gens totalement déconnectés de la réalité actuelle, que ce soit par leur position sociale comme par leur âge. Enfin, j’aimerais attirer votre attention sur le côté ridicule, limite pédant de certaines de ces expressions, où on se retrouve à compliquer des termes, alors que des compromis plus simples existent. Par exemple, pourquoi ne pas dire « enfant du millénaire » pour millénial ? Au lieu d’un effet comique récurrent dire une blague récurrente. Pourquoi chercher à se distancer le plus possible du mot d’origine et à compliquer les expressions ?

Pour garder un français pur ?

Mais justement ça n’existe pas « le français pur ». On ne compte plus les mots empruntés à d’autres langues par le passé, simplement pour cause d’échanges culturels. On s’emmerdait pas à trouver des paraphrases pour éviter de se mélanger. Je veux dire, abricots, algèbre, bougie, chiffre, coton, épinard, échec, jupe et encore des centaines et des centaines sont des mots français à l’usage courant empruntés à l’arabe, et non dérivés du latin. Ce serait ridicule de demander « tu peux allumer les petites tours de cire luminescentes s’il te plaît ? » Dites juste bougie et ça va très bien. Le mot s’est fondu dans les patterns linguistiques de la langue. Parce que c’est intéressant de noter que la francisation des mots anglais non-plus ça plait pas à l’Académie, on peut repenser à millénial, j’ai pas dit millenial mais millénial avec une prononciation bien french touch, et un bel accent aigu.

Donc ça c’était pour la tâche officielle ?

Oui, et maintenant on va revenir sur la tâche officieuse. Si Richelieu a trouvé judicieux de créer cette Académie, c’est, comme le dit Yvan Amar de RFI, pour disposer d’un « outil politique », viser à « asseoir le pouvoir du roi » et centraliser la langue. C’est d’ailleurs une stratégie assez commune en politique de chercher à contrôler le sens des mots, aussi bien dans l’extrême d’une dictature que dans le confort d’un débat télévisé. Et ça marche. Ça a marché. J’en veux pour preuve le fait que je vous en parle aujourd’hui, dans un pays autre que la France. L’Académie a su s’exporter au-delà des frontières. On connait tous au moins une personne dont la parole est comme dictée par l’Académie. Une personne qui va vous corriger à chaque erreur grammaticale, et utiliser des règles archaïques. Et je ne pense pas avoir à étoffer plus longtemps sur le danger d’une institution politique publique qui cherche à dominer le débat et à s’imposer, y compris dans les états tiers. Pour finir, je vais évoquer rapidement quelques autres soucis de l’Académie, en rafale : la présence de personnages controversés en ses sièges, comme Alain Finkelkraut ; le népotisme du système d’élection, qui au final fait de cette collectivité un grand boys club aux frais de l’état ; et, enfin, le sexisme marqué du milieu qu’on peut retrouver dans le ratio des genres des immortels sans grande balance, mais aussi dans les discours de bien d’entre eux. Au final, et en conclusion, l’Académie Française, c’est plus un miroir du vieux milieu bourgeois français, avec des écrivains qui veulent que tout le monde écrive comme eux, une médaille de plus à accrocher aux vestons avec son chèque d’indemnité, et disons-le, c’est plutôt des beaux parleurs.