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Alexandre Freiburghaus Mazuir

Chronique radio chez Fréquence Banane.

Mille sabords, moussaillons !

Quand on parle politique et qu’on veut donner l’impression d’avoir raison, la chose la plus simple à faire c’est de se perdre en métaphores, de faire toutes les comparaisons qu’on puisse jusqu’à ce qu’on ait perdu le sujet initial, pour que l’unique information que l’auditeur avisé retienne de la discussion soit à quel point vous êtes intelligent et parlez bien, et non une quelconque opinion ou prise de position facultative. Alors pour ça, allez puiser dans la calle et dépoussiérez ces bons vieux champs lexicaux, figures de style et expressions toutes faîtes pour que votre culture domine le débat, et ce plus que les idées affranchies. Mais si comme moi vous savez pas trop où commencer, s’il vous reste encore à passer maître dans l’art de la fast fashion dialectique, bah je vais vous donner quelques pistes, et on ira même lorgner du côté des plus grands pour inspirer les futures engueulades de noël autour du repas de famille. Parce que quitte à être ensemble, autant discuter. En toute franchise.

Pour commencer notre quête de l’esquive, on va regarder le B A BA des métaphores de politiques. Un thème simple, fourni, répandu et efficace. Plongeons, les amis, dans le domaine maritime. Préparez tous vos “On est tous dans le même bateau”, “on garde le cap” ou je ne sais quelle autre maxime qui pue le poisson fourré au rhum à plein nez. Car vos mots feront mouche. En effet, nombreux sont les points communs entre présidents et capitaines. Les deux dirigent leur rafiot en alternant les coups vers la droite et la gauche, comme ton pote qui mime la conduite d’une voiture en bougeant les mains frénétiquement sur le volant, à croire qu’il slalome sur une piste de course quand tu lui as demandé de décrire une route de campagne. C’est aussi eux qui gueulent quand il est question d’accueillir un bateau de sauvetage en pleine mer, et qui décident où on rangera les naufragés (dans la soute). C’est eux dont tu dépends pour garder la tête hors de l’eau, et c’est eux que tu reverras jusqu’à leur mort car ils ont pas compris qu’à partir d’un certain âge la bar commence à te glisser des mains, et qu’il vaut peut-être mieux quitter le navire avant qu’il ne coule. Bref, la liste est longue. Par contre, évidemment, y a quand même des différences qu’il faudra pas oublier de négliger le moment de sortir les grands mots : déjà, on peut pas te graisser la patte si t’as un crochet à son bout, pirate d’accord mais honnête d’abord (ou bâbord dans ce cas là), mais, surtout, si le capitaine a une jambe de bois, le président, bah c’est sa langue qu’il a perdue. On a tous déjà entendu parler un politique, et on a tous déjà remarqué leur ceinture noire en l’art de ne rien dire du tout, mais avec un très beau vocabulaire, comme une version dopée de tes cours de français au gymnase où tu dois disserter 4 pages sur un sujet dont t’as même pas compris la consigne, avec la seule différence qu’eux sont payés pour ça. Mais la langue de bois c’est pas que ça, c’est aussi à l’inverse la capacité de laisser tout sous-entendre avec des formules hyper ambiguës qui tendent à plaire au plus grand nombre. L’idéal, c’est de rester vague. Vague. Ah, je vous avais bien dit qu’ils aimaient les lexiques de marins. Mais oui, rester vague, comme ça pas besoin de rentrer dans les détails, d’apprendre des chiffres ou d’aller voir dans la rue ; reste juste à recycler les stéréotypes, et quand on te prend la main dans le sac (pour une fois qu’elle est pas dans la caisse) en plein oubli (sûrement involontaire…) de tes promesses de campagnes, tu retomberas toujours sur tes pattes avec une explication clacos qui rentre à peu près dans les clous de ce que tu avais dit.

Mais bon, depuis tout ce temps, je vous parle de ce concept bizarre, avec plusieurs sens sans avoir vraiment clarifié ce que je voulais dire en abusant, sur-abusant de figures de styles et de blagues miteuses pour mieux tourner en rond, ce qui, d’une part, est très bon signe pour notre objectif du jour, je me sens déjà pousser des électeurs, mais par contre, d’une autre, ici, le but c’est quand même de comprendre le phénomène, donc je vais vous lire la définition wikipedia de l’expression “langue de bois” : “désigne un cliché rhétorique péjoratif, visant à disqualifier un discours adverse en affirmant que son argumentation est tissée de formules stéréotypées”. C’est très intéressant parce que ça souligne le côté prêt à porter des discours affublés. Il suffit de prendre deux trois clichés de base du parti, tu les répètes en boucle et paf ! t’obtiens un moyen de contourner les discussions, c’est hyper pratique ! Comme de répondre aux questions des journalistes en en posant une juste avant afin que ce soit celle-là qu’on retienne, et de finir dans les faits par parler tout seul. Dans tous les cas c’est du détournement d’attention.

Mais moi, même avec cette définition, c’est un terme qui m’a toujours paru bizarre. Quand j’entends dire de quelqu’un qu’“il a une langue de bois” j’imagine rien d’autre que le type la gueule ouverte avec une branche stoïque qui lui sort du gosier, la petite feuille au bout hein. Et si dans les faits, effectivement le pdf du discours est jamais bien loin du bout des lèvres, cette imagerie de rigidité est assez distante de la vérité qu’implique l’exercice de cette discipline de beau parleur. La langue de bois c’est avant tout de la souplesse. C’est ce fameux slalome entre les questions dans la course au siège. Et ils slaloment les types, à s’en lisser les pneus. De véritables Ayrton “senat”… Ouais le name drop aussi ça permet de gagner des points, faut juste bien viser. Après on entend plus souvent un point godwin qu’une ref obscure, je vous l’accorde.

Mais assez de théorie, prenons un exemple ! J’ai trois mois de retard vous allez me dire mais comme on approche de l’hiver c’est encore d’actualité. Vous avez sûrement vu, il y a quelque temps, Emmanuel Macron (c’est l’actuel président français, pour ceux qui sortent des 3 lits de réanimation - ouais j’ai aussi eu le covid y a pas longtemps donc je refais des blagues de confiné)… bref Macron a annoncé dans un grand discours la fin de “l’ère de l’abondance”, de par le problème de la crise énergétique, ce qui a bien sûr fait se tourner les têtes des gens, à juste titre surpris d’apprendre qu’il y ait eu abondance jusque-là. Je veux dire, oui y a de la lumière dans les hlm mais c’est pas non-plus des mites les types, à laisser l’ampoule allumée 24h sur 24, et on peut bien leur laisser le chauffage. Mais bon, moi, quand j’entends ça, je me dis que c’est surtout un bel exemple de langue de bois. Car le terme de l’abondance, c’est la gloutonnerie, c’est péché, c’est beeeh, c’est pas bien. C’est un archétype, surtout dans une période où y a de plus en plus de gens pour râler face aux dépenses excessives. Ça permet de se mettre le camp adverse dans la poche, tout en gardant une idée très claire en tête de qui les décisions vont viser. Et il le sait bien, Macron, que l’abondance c’est mal, lui qui a si justement refusé sa rente de retraite de chef d’état parce que les quelques petits millions qu’il possède ça lui suffit déjà. Un beau geste contre le gaspillage ! C’est comme les pauvres hein, quand tu sais faire avec rien et que t’as pas de personnel de maison à gérer tu pourrais te passer des allocs par solidarité, pense seulement au ruissellement de l’économie. Mais je m’égare. Tout ça pour dire que le mot d’abondance c’est la nouvelle couche de peinture sur celle où c’était marqué “restrictions”. Tu prends un truc que personne va aimer - on connaît la France hein (imposer des limites ne convaincra jamais personne) - tu changes la couleur, tu en profites pour grapiller des opposants et c’est bon, t’as techniquement présenté ton projet au peuple, reste plus qu’à le tenir. Ou pas.

Et oui je suis conscient que ce que j’ai dit toute cette chronique s’applique surtout à la politique étrangère, déjà parce la politique c’est comme le cinéma, on ferait tout pour pas regarder ce qui se fait en Suisse, même si ça implique de s’infliger ce qui se fait en France tellement c’est chiant, mais surtout parce qu’on vote pas directement pour notre président, nous, donc pas besoin de les entraîner comme des fous : les débats sont une manière moins efficace de se faire des voix que juste prendre un apéro ou bouffer une fondue avec ses collègues. On vit dans un beau pays quand même. Reste à savoir de qui vous aller saboter le pain pour qu’il soit jeté au lac, en plus ça commence à être la bonne saison pour la douche froide, et qui sait, peut-être que si l’heureux élu revient à la nage on l’accueillera dans notre bateau, mais ça c’est au peuple de le décider. A voté.